montréal

Miami

Toronto

Paris

montréal

Miami

Toronto

Paris

montréal

Miami

Toronto

Paris

Colombie. Que peuvent encore les accords de paix ?

février 1, 2021

par Perrine Larsimont, journaliste-recherchiste au CERIUM

Le mois dernier, la Colombie a vécu son premier scrutin depuis l’accord de Paix signé en 2016 entre le gouvernement et les FARC. Les législatives ont mis à l’honneur la droite tout en actant l’échec cuisant de l’ancienne guérilla, réorganisée en groupe politique. Pour autant, son désarmement signe-t-il la fin du plus ancien conflit des Amériques ? Les investisseurs étrangers gagneraient-ils à s’intéresser à ce pays riche mais marqué par la violence ?

L’Historienne Catherine LeGrand (McGill) et le politologue Juan Duarte (2Points Group) ont tenté de répondre à ces questions au cours du dernier Lab de la saison 2017-2018.

De la violence politique…

Jorge Eliécer Gaitán, populaire dirigeant du parti libéral colombien, est tué par balle en 1948 tandis qu’il sort de son bureau à Bogota. Son assassinat provoque une révolte dont la répression, orchestrée par les conservateurs au pouvoir, se transforme en guerre civile : 12 ans d’opposition ultra violente entre les deux partis dominants qui se soldera par 200,000 morts et les accords du Front national. Ce deal, qui propose l’alternance politique à la tête de l’État pour quatre mandats présidentiels, réinstaure la stabilité tout en niant la souveraineté du peuple.

C’est durant cette période (en 1964, plus exactement), que naissent les guérillas d’auto-défense de l’armée de libération nationale (ELN) et des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Proches des communistes et issues de groupes de paysans disséminés dans la campagne depuis des décennies, elles visent à défendre contre le gouvernement les terres qu’elles ont prises aux grands propriétaires.

…au narcotrafic

La violence prend une nouvelle forme dans les années 80 et 90. Les FARC systématisent alors les kidnappings perpétrés pour l’obtention de rançons. À l’époque de la détention d’Ingrid Betancourt, plus de 3000 personnes croupissent aux mains des guérilleros à travers le pays. Leur pouvoir économique se renforce par les taxes qu’ils prélèvent sur la vente de cocaïne, qu’ils ont appris à cultiver. La période voit d’ailleurs l’émergence des premiers groupes paramilitaires financés par les narcotrafiquants pour se protéger des actions concurrentes des guérillas. Les groupes d’auto-défense se disputent alors des portions de territoire avec les «para», occasionnant de nombreux massacres impliquant des civils.

Depuis 1964, on estime le bilan du conflit colombien à 200,000 morts et à 67 millions de déplacés.

 

Fragilité des accords de paix

D’abord rejetés par la population colombienne, les accords de paix entre le gouvernement et les FARC sont approuvés par le Congrès en novembre 2016 sans consultation populaire. Ce passage en force, qui vaudra au Président Juan Manuel Santos un prix Nobel de la paix, laisse la population divisée, car la haine des guérilléros demeure. Aujourd’hui, moins de 20 % des mesures prévues dans l’accord ont été mises en place.

À l’image de la polarisation du pays, les deux experts invités s’opposent sur le bien-fondé et les modalités de l’initiative.

 

Tout s’achète, même les votes

Juan Duarte, Colombien, ne croit pas à l’amendement de la guérilla. S’il soutient son désarmement, la gravité des violences passées et l’absence d’indemnités pour les victimes des FARC rend à ses yeux l’accord illégitime. Il met également en garde contre l’échec apparent du nouveau parti issu de la guérilla aux dernières élections (moins de 0.5% des voix) ; s’ils n’ont pas de force politique, les FARC seraient toujours ancrés dans le trafic ultra rentable de la cocaïne qui assure leur prospérité. Or en Colombie, l’argent est le nerf de la vie politique.

Si l’on prend en exemple la haute cote de popularité du Président Juan Manuel Santos, elle ne serait le fait que de l’achat de votes aux citoyens les moins nantis. Santos serait en réalité plus détesté en son pays que Maduro au Venezuela. La corruption a d’ailleurs grimpé de 600% sous son règne depuis près de dix ans.

La paix au défi des urnes ?

En tant qu’experte de l’histoire agricole, Catherine LeGrand est moins sévère que Duarte envers le mouvement paysan des FARC. Elle rappelle que les accords de paix comprennent une partie sur la réforme agraire — revendication à l’origine de la guérilla — redistribuant les terres à l’avantage des petits fermiers. Les jeter à la poubelle marquerait un recul fort pour la Colombie qui figure parmi les pays les plus inégalitaires du monde. LeGrand situe le danger dans l’affaiblissement extrême des anciens guérilleros. Si le gouvernement ne se montre pas inclusif à leur égard, ils pourraient s’installer dans les réseaux du crime.

Les élections présidentielles de mai, qui mettent au coude à coude le Centre Démocratique (farouche opposant aux accords de paix) et la Gauche, seront donc décisives pour l’avenir de l’accord.

En attendant, la violence n’a nul besoin des FARC pour se perpétuer : les terres qu’ils ont délaissées ont été investies par des groupes paramilitaires avides de prendre leur part dans la culture et le trafic de cocaïne. Ils assassinent régulièrement les défenseurs des droits humains s’exprimant trop vocalement contre les violences au pays.

 

Une économie prometteuse…

Malgré le conflit, l’économie de la Colombie connaît une croissance vigoureuse depuis le début des années 2000 (elle a vu son revenu par capita doubler en moins de 20 ans). Riche en ressources naturelles, notamment hydriques, le pays exporte café, bananes, or, pétrole et bien sûr, cocaïne dont elle est le premier producteur.

Le Canada est présent sur le territoire, essentiellement dans le secteur minier. En dehors de celui-ci, seule Scotiabank jouit d’un réel succès parmi les investisseurs canadiens en Colombie. Cela s’expliquerait par des liens diplomatiques ténus et peu entretenus entre les deux pays. Plusieurs secteurs clé seraient cependant en besoin d’investissements étrangers : les finances, les nouvelles technologies, l’agro-industriel ou encore le secteur culturel.

Sur le plan démographique, les habitants se concentrent à 75% dans les grandes villes, où l’on parle l’espagnol, le portugais et le français. La classe moyenne, jeune et entrepreneuriale du fait des bas salaires, est en croissance. Mais également en souffrance.

…en perte de vitesse

La baisse récente du prix du pétrole a vu le chômage et la dette publique augmenter. Cela fait craindre à Juan Duarte que le gouvernement ne puisse tenir les promesses de bourses et d’augmentations de salaire faites à la population. Le tissu économique et industriel du pays étant ancré dans l’économie réelle, les Colombiens ont jusqu’ici peu souffert de la crise économique de 2008, mais l’avenir est trouble.

La crise vénézuélienne amène aussi son lot d’incertitudes. Plus de 550,000 réfugiés fuyant le régime de Maduro ont déjà franchi les frontières colombiennes, poussant le gouvernement Santos à réduire l’accès à son territoire.

 

En conclusion, les opportunités d’affaires sont aussi grandes en Colombie que l’est la prise de risque. Les frustrations occasionnées par les accords de paix, la lassitude des Colombiens face à la corruption ainsi que la tendance économique déclinante exposent le pays à de nouvelles violences. L’apaisement rapide des tensions politiques, sociales et économiques serait indispensable à la stabilité du pays qui, si l’on en croit Juan Duarte, est au bord de la crise.

Vous aimerez aussi…

Liban : l’âge de raison

Liban : l’âge de raison

par Perrine Larsimont, journaliste-recherchiste au CERIUM   Fin février, le Cercle des Jeunes Leaders a rencontré Marie-Joëlle Zahar, chercheuse au CÉRIUM et spécialiste de la violence politique, ainsi que Joseph Daoura, conseiller municipal à Ville Mont-Royal....

Prendre le train de la révolution numérique en Afrique

Prendre le train de la révolution numérique en Afrique

Par Perrine Larsimont, journaliste-recherchiste, CERIUM   Le Forum économique international des Amériques organisait sa 24e Conférence de Montréal à l’hôtel Bonaventure du 11 au 13 juin derniers. Au cours d’une journée consacrée à l’innovation, le Cercle des...

John Parisella rencontre les Jeunes leaders

John Parisella rencontre les Jeunes leaders

Montréal, le 4 février 2016 - Une quarantaine de personnes se sont déplacées pour écouter John Parisella lors d’un déjeuner-causerie organisé par le Cercle, vendredi le 27 novembre dernier. L’auteur et homme de conviction, qui vient de publier La politique dans la...